D'un imaginaire à l'autre

Science-fiction et physique.

 

En guise d’introduction

Je ne tiens pas à identifier ces deux mondes que sont respectivement "physique" et "Science-fiction", mais à souligner les convergences et divergences qui existent entre ces deux domaines et notamment en ce qui concerne la mécanique quantique et les mondes qu'elles déploient autant dans l’imaginaire scientifique que dans celui de l’écrivain.

Les similitudes entre spéculations scientifiques et les différents thèmes employés en science fiction sont souvent frappantes. Peut-on parler d'un effet "synchrone" touchant des niveaux plus profonds, enfouis dans l'inconscient collectif, ou bien d'un intérêt partagé par l'écrivain de SF et le scientifique -— celui de déchiffrer le soi-disant réel et d'échafauder toutes sortes de conceptions plausibles quant à l'origine et la structure du monde ainsi qu'à son évolution.

La SF, se situerait à l'intersection de l'imaginaire philosophique et scientifique du fait qu'elle possède en elle-même la faculté d'élaborer des mondes en utilisant des données scientifiques et philosophiques, et de transcender toute structure figée, toute connaissance bien établie, voire tout obscurantisme de la pensée.

De même les sciences physiques et surtout, nous verrons, la mécanique quantique sont en soit très « science-fictionnelles » quant à certaines de leur interprétation philosophique. Ainsi cette dernière branche de la physique à déjà produit de nombreuses conceptions divergentes à propos de l'univers microcosmique et macrocosmique transgressant la bonne vieille logique aristotélicienne, entre autres.

Rien n'est plus « vrai » aujourd'hui que de penser le réel comme indéterminé en soi. Le physicien Werner Heisenberg mettait en lumière cette incertitude quand à l'existence d'un lieu et d'une vitesse déterminables en ce qui concerne les particules –les objets du monde microscopique. De son côté, Einstein poussait le vice jusqu'à imposer un temps relatif et un espace tout aussi relatif à chaque observateur en mouvement, considérant le monde comme un continuum espace-temps tandis que la mécanique quantique (MQ) dépassait toute logique en instaurant l'existence d'une non-séparabilité remettant en question la notion d'onde et de matière et décrétant selon les uns l'espace illusoire ou multiple et non un et déterminé.

Selon Einstein, la réalité est indépendante de tout observateur (puisque relative à chacun des observateurs) Il existe donc à ses yeux une réalité, disons supérieure, ou indépendante. Au contraire en MQ cette même réalité dépendrait selon certains physiciens, de la conscience de l'observateur. Ainsi parle-t-on aujourd'hui de réalité voilée, cachée, partielle, etc.

En SF, on jongle depuis des lunes et des lunes avec des notions comme virtualité, multiplicité d'univers paradoxes temporels, d'univers qui ne cessent de muter, laissant le lecteur se poser la question de l'existence d'une réalité qui inclurait l'histoire et... lui-même.

 

M ondes physiques et nouvelles conceptions.

examinons brièvement les conclusions et les conceptions échafaudées par les dernières théories physiques.

En relativité restreinte, nous savons que le temps est déformé par la masse, ainsi au voisinage d'un trou noir où la masse est énorme, le temps tend à s'écouler d'une manière infiniment lente.

La masse déforme l'espace. L'espace n'apparaît plus comme un espace vide mais dépend de ses éléments qui de plus le courbent. Sa structure est riemannienne et non plus euclidienne. La masse est liée l'énergie par la célèbre relation E = MC². Il n’y a donc plus dualité matière/énergie.

La gravité n'est plus une force qui aurait tendance à se propager à une vitesse infinie mais dépend de la structure courbée de l'espace (et donc des masses préexistantes)

En ce qui concerne la relativité restreinte, on ne peut plus considérer le temps sans l'espace, ces deux concepts sont inextricablement liés et constituent La notion d'espace-temps.

D'autre part ce ne sont plus des concepts "à priori" de la sensibilité comme pour Kant. Ils dépendent de l'observateur en mouvement. En effet le temps est relatif et se dilate avec la vitesse de l'observateur — d'où la pluralité des temps. De même les longueurs subissent une contraction en fonction de la vitesse.

Il n'existe plus de repère privilégié en soi. Ainsi dans le paradoxe des jumeaux, l'observateur en mouvement (et dont le temps est ralenti pour un observateur au "repos" par rapport à celui-ci) peut tout aussi bien-être considéré comme l'observateur au repos dans son propre référentiel. Les résultats sont donc intergeangeables. La masse subit aussi les effets de la vitesse. Au voisinage de la vitesse luminale, elle tend à devenir infinie. La vitesse maximale est la vitesse C de la lumière. Comme nous nous l'avons vu ci-dessus, la réalité apparaît donc multiple, mais aussi indépendante en soi puisque relative à tout mouvement qui s'opère dans l'espace. Elle ne dépend d'aucun repère absolu.

 

En ce qui concerne la mécanique quantique, les choses se compliquent. On parle par exemple de "non-séparabilité", ce qui signifie qu'après collision de deux particules, si on détermine la vitesse de l'une, celle de l'autre est immédiatement connue. Il en va de même pour le lieu de chaque particule. Ce paradoxe est connu sous le nom du paradoxe E-P-R. On a l'impression que les deux particules gardent en mémoire une réalité commune. Selon Einstein, l'information (entre les deux particules) ne pouvant se communiquer à une vitesse supérieure à C, les deux particules sont soumises à ce q qu’il nomme des « variables cachées ». Mais il est aujourd'hui démontré que Einstein (eh oui…) se trompait, et que les deux particules obéissent en fait aux lois de la mécanique quantique qui prône l'indétermination simultanée de la vitesse et du lieu d'une particule et qui selon Heisenberg aboutit au fameux principe d'incertitude. Principe qui affirme que l'on ne peut à la fois déterminer le lieu et la quantité de mouvement d'une particule.

Ainsi selon Werner Heisenberg, le concept de déterminisme absolu comme le concevait Laplace est une notion aujourd’hui obsolète. La notion de non-séparabilité aboutit selon les uns à une remise en question de l'espace. Si les deux particules conservent à chaque instant une information commune, il est tentant de penser qu'il ne s'agit que d'une même particule vue sous deux angles différents.

N'y aurait-il au fond qu'une seule particule reflétée à l'infini donnant l'illusion d'un espace unique constitué d'éléments bien individualisés ? Cette vision holistique du monde est celle du Physicien David Böhm qui considère l'espace comme un immense holomouvement ou chaque partie contient le tout.

 

- Autre paradoxe, le plus connu sans doute, celui du "chat de Schrödinger" et aboutit lui aussi à une profonde remise en question du monde. Décrivons rapidement l'expérience. Si un chat est enfermé dans une boite comportant un poison volatil et si par un dispositif ingénieux on envoie sur lui un quanton de spin indéterminé la probabilité que le quanton atteigne son objectif est de 50 %. Il doit y avoir 50% de chat vivant et la même proportion en ce qui concerne le chat mort. Bien sûr, en ouvrant la boite, on observe que le chat est soit mort, soit vivant, mais selon l'équation de Schrödinger le chat est à la fois mort et vivant. S’il est vivant, par exemple, cela signifie qu'il y a eu effondrement de la superposition des deux fonctions d'onde correspondant respectivement à « chat mort » et « chat vivant ». La logique aristotélicienne est transgressée, A et non A sont donc compossibles. Mais il apparaît alors une notion nouvelle qui est celle de virtualité ; en effet toute chose avant d'être actualisée est dans un état qu'on nomme virtuel (Le chat avant d'être observé est virtuellement vivant et mort.)

Cela pourrait s'expliquer par une interaction de la conscience de l'observateur sur le phénomène, et cette thèse est celle des physiciens idéalistes qui prônent le primat de la conscience sur le réel. "Une chose n'existe que si elle est observée" (l'électron qui tourne autour du noyau est "partout" et nulle part avant d'être détecté, ce serait la conscience qui agit sur sa situation observable.)

Mais selon les physiciens matérialistes, il y aurait division de l'univers à chaque instant. Ainsi dans le paradoxe du chat de Schrödinger, il n'y a pas un chat mort ou vivant et un seul observateur mais bien un observateur qui se divise en :

- Un observateur et un chat vivant

- Un observateur et un chat mort.

D'où la coexistence de deux univers dans ce cas précis. Cette seconde vision pluraliste a l’avantage de conserver l’idée d’un déterminisme absolu. Les mondes se divisent inexorablement à chaque instant, et la conscience de l'homme n’a rien à voir dans ce processus d'ordre supérieur.

Enfin, on peut conclure que dans tous les cas, la notion de cause première est en obsolète.

Toutefois, on pourrait résumer l’idée qui

En affirmant, (mais est-ce déjà sombrer dans les affres du dogmatisme) que tout ce qui existe n’est « réel » que dans le sens où il est observé ! Il n’ya rien de réel en soi…Autrement dit, il est impossible de faire des commentaires sur ce s événements qui se produisent lorsque nous ne les observons pas !

 

I maginaire SF et littérature générale

 

Le terme de "Science-fiction" signifie par extrapolation alliance de l'imaginaire et de la connaissance scientifique. Nous ne pouvons considérer que l'imaginaire est restreint à la seule littérature de Science-fiction. Mais en fiction, l'imaginaire revêt les formes les plus folles, les plus extrémistes les plus provocantes.

L’Espace littéraire s'est vu considérablement métamorphosé avec des écrivains comme Borges ou Calvino. Le lecteur est du moins en partie, présent dans ces labyrinthes mentaux décrits par ces auteurs ; on joue avec la réalité (et ceci est le propre de la SF) que ce soit en la néantisant, ou en l'éclatant pour parvenir à une vision multiple du monde. La nouvelle " Les sentiers qui bifurquent" de Borges exprime cette transgression de l'unicité du monde. Un roman comme Ubik pour n'en citer qu'un seul réalise aussi ce tour de force en emprisonnant le personnage principal dans un espace-temps paradoxal. Aussi chez ces écrivains en marge dont une grande partie se dit de science fiction, on assiste à une déformation du schéma classique au niveau du temps et de l'espace. Le physicien de la même façon lorsqu'il tente d'unifier les grandes forces physiques aboutit tout comme lorsqu'il imagine trouver un terme à la division de l'atome à un non-sens. Aussi plonge-t-il le plus souvent dans le monde de l'imaginaire, devient alors philosophe, adepte du taoïsme ou du bouddhisme remet le monde en question et rejoint les idées souvent innées quant à la multiplicité des mondes, à la multiplicité des espaces et des vies (Résurrections, Karma, etc.).

Le physicien de son coté découvre cette multiplicité des mondes ou l'invente peut-être mais il n'invente qu'une multiplicité logique du monde (Chat de Schrödinger) tandis qu'en littérature de science fiction, il y a franchissement rapide de la zone de perturbance en érigeant non seulement une infinité de monde possibles mais tout aussi incompossibles.

L'écrivain de littérature générale inclut dans la vie courante, la vie de tous les jours, celui de SF n'introduit pas réellement l'imaginaire, il déforme la réalité et l'imaginaire consiste en cette manière de déformer. Le contenu s'adapte selon les circonstances à cette déformation des lois physiques ou autres. Adaptation qui pourrait faire penser à la théorie de la sélection darwinienne. En effet, l'écrivain de SF opère par tâtonnement et ses personnages subissent cette mutation littéraire ais cette déformation de l'espace et du temps est une construction en elle-même totalisatrice du ou des mondes. Chez Dick elle aboutit le plus souvent à un non-sens que Dick tente désespérément de rendre" réels". En SF, le plus souvent l'histoire en elle-même est le contenu d'une forme issue de l'imaginaire et non l'inverse.

 

Prenons comme exemple le roman de Christopher Priest, "le monde inverti". Dans ce roman, l’auteur pose la possibilité que le temps est une fonction de l'espace parcouru, (en déroulant l'espace, on déroulerait le temps). Il y a dans cette conception une apparente négation de la loi einsteinienne qui dit que le temps est fonction de la vitesse de l'observateur et non de l'espace parcouru. Aussi Priest se situe bien dans le contexte relativiste qu'il transgresse. Comme une grande majorité d'écrivains de SF il extrapole cette réalité physique issue de l'intuition d'un physicien pour en créer une nouvelle qui bien sûr ne verra jamais sa place dans les traités de physique mais... qu'importe !

Cette ville-vaisseau qui avance sur des rails est là pour matérialiser la construction psychique de l'écrivain ; il s'agit encore d'une ville mais de quelle ville ! Il y a bien des hommes qui y vivent mais leur vision est déformée ou plutôt différente, autre. La terre qui supporte la ville qui déploie le temps par son déplacement est hyperboloïde. Pourquoi pas, dira-t-on ? On pourrait tout inventer, tout imaginer. Eh bien non ! En partant d'une loi physique, en la transgressant, en créant un monde nouveau subissant les contraintes du monde extérieur mais qui reste profondément humain dans sa quête intérieure, C. Priest ne fait qu'exacerber les potentialités humaines dans des situations les plus incongrues.

Eclatement des notions classiques mais conservation d'un noyau dur, ici le facteur humain.

Autre exemple avec une nouvelle de K Dick tirée de son anthologie posthume," le vaisseau fabuleux". Cette nouvelle reprend le thème du conte de "Gulliver" en donnant au fantastique une dimension science-fictionnelle que nous allons examiner.

En utilisant un vaisseau ganimédien des explorateurs découvrent une planète de nains puis une planète de géants mais ces deux planètes comme dans le conte sont séparées par un océan (sans doute le continuum espace temps). La question se pose de savoir si ces deux planètes, dont la taille diffère, sont réellement distantes dans l'espace... ou dans le temps, ou bien ( selon la relativité d'Einstein), si elles correspondent à deux visions relatives à la vitesse du vaisseau qui lorsqu'il découvre la première planète, celle des nains, est alors propulsé à une vitesse quasiluminale (l'effet sur les longueurs correspond à une contraction quasi maximale quand la vitesse avoisine C ), la planète des géants correspondrait alors à une vitesse quasi-nulle.

Il ne s'agirait donc pas à première vue d'un voyage dans le temps et pourtant PK Dick à la fin de la nouvelle nous révèle la vérité. Il y a comme dans le roman de Priest, inversion, transgression de la loi reliant temps et espace car il s'agit bien d'un voyage dans le temps que les terriens ont effectué à bord du vaisseau ganymédien, et la contraction des longueurs, donc de l'espace, n'est pas réellement déduite de la relativité d'Einstein. Le monde s'agrandit à mesure que le temps s'écoule (d’où l'expansion de l'univers) Il s'agit malgré tout encore d'un effet relativiste (mais rien à voir avec la relativité restreinte ou générale), à rapprocher de la perspective temporelle. Le monde s'agrandit-il à mesure que le temps s'écoule, le temps est-il bien un facteur d'espace (l'espace une fonction du temps écoulé) ? Dans la nouvelle de Priest, l'espace parcouru déploie le temps, dans celle de Dick c'est l'inverse, le temps déploie l'espace. Ces deux versions sont des transgressions qui tirent leur substance d'une même loi physique.

Dick, dans le court récit évoqué ci-dessus, d'ailleurs coupe net la discussion des possibilités de vitesse supérieure à celle de la lumière en supposant qu'il existe de telles vitesses.

Ainsi l'intérêt de la littérature de SF dans ce cas précis est de donner une dimension, disons, « cosmique » à une nouvelle fantastique. Le réel est asymptotique à l'imaginaire nourri de découvertes scientifiques.

Il y a donc :

-Mise en lumière d'une réalité physique contemporaine admise de tous ou presque.

- Transgression, extrapolation, remise en question de la loi intéressée d'où naissance d'un nouveau questionnement sur l'univers

- Recherche d'une nouvelle conception du monde à partir de possibles imaginés.

On crée donc la vision furtive d'un monde involué dans une nouvelle qui, si elle est assise sur des bases scientifiques s'en écarte rapidement comme propulsée par une énergie cinétique mystérieuse. On se retrouve alors bien loin de la simple extrapolation de la loi, de son utilisation dans des récits qui sombreraient très vite dans le désintérêt total.

Le facteur transgression est donc absolument nécessaire en SF.

Nous pouvons donc affirmer que la SF ne tire pas toute sa puissance de la science. Il ne s'agit pas de démontrer ni de concevoir ou "d 'ouvrir" le monde comme dans la pensée d'Heidegger ou celle des physiciens qui optent pour le primat de la conscience, mais d'examiner toutes les aberrations (positives ou non pour le genre humain)

En SF rien n'est réellement fonde. Tout se construit dans l'imaginaire de l'écrivain qui utilise les données scientifiques pour les transcender immédiatement. Lors de la lecture d'un roman de SF ayant pour base des concepts scientifiques extrapolés à l'infini entraîne le lecteur dans une dimension qui n'est plus scientifique, "fictionnelle" créée à part entière, voire paradoxale.

C'est sans doute un des principes majeurs, peut-être inconscients de la réalité "science- fictionnelle" que d'utiliser des pensées déjà bien établies pour leur greffer un minimum de chaos interne.

La SF se démarque de la fiction pure et du fantastique bien évidemment par son coté scientifique (qu'elle fait éclater immédiatement après l'avoir utilisé) qu'elle transgresse ou bien qu'elle appuie simplement sans se soucier des retombées immédiates.

Robert Silverberg n'emprunte-t-il pas le concept de matière/antimatière sans se préoccuper de la véracité de ce qu'il nomme " sa découverte " pour se servir de celle-ci dans son récit « Voué aux ténèbres »  ( in l’appel des ténèbres, PDF »)

Aussi fréquemment en SF les auteurs utilisent des concepts scientifiques sans en vérifier la véracité. Mais n'est-il pas exact que dans le domaine physique chaque découverte, au lieu de détruire les anciennes croyances ne fait que les inclure, les déborder ? La relativité d'Einstein ne détruit pas du tout la conception newtonienne de l'espace, elle l'approfondit. Tout comme la géométrie de Riemann intègre les géométries euclidiennes qui restent vraies sur de petites surfaces.

Tout dépend encore de l'angle où l'on se situe, où se situe l'observateur extérieur. Existe-t-il réellement une frontière entre le monde microphysique et le monde macrophysique où nous vivons ? Les lois indéterministes tirées du principe d'Heisenberg ne concernent-elles que ce monde invisible qui oscille inexorablement entre virtuel et réel, et qui a tout pour nous faire croire que le monde macrophysique est une illusion vraie comme le supposait Berkeley et des penseurs physiciens tels Everett ou Wheeler.

Mais revenons à nos moutons... électriques. Si les sciences physiques et fictionnelles divergent quantitavement à partir d'un tronc commun, elles offrent des différences qualitatives importantes, car la SF est surtout poésie, éclatement, écartèlement de tout système fini. Les écrivains de SF sont des poètes qui s'ignorent, poètes du futur, soit, mais poètes quand même, qui brassent et brassent autant de réalités pour créer un songe teinté de vraisemblance. Comme le dit si bien Norman Spinrad : "La SF doit utiliser la science et non la détruire mais la transcender. Parler de vitesses supraluminiques sans les souligner par des bases préexistantes, vérifiées de façon à les rendre vraisemblables, plausibles faisant partie d'une continuité et non d'une destruction totale de qui a été " vrai " autrefois."

Rien n'est vrai éternellement et la réalité est toujours incluante. Elle se modifie en préservant ses anciennes réalités. Tout comme l'évolution darwinienne qui malgré sa discontinuité due aux mutations aléatoires garde en son génome la mémoire de l'évolution, ce qui donne aujourd'hui multitude d'hypothèses quant à cette évolution : Mémoire génétique, mémoire collective et mémoire universelle (telle que la conçoit Rupert Shepdrake qui introduit le terme de "champ morphogénétique". Il n’y a plus seulement mémoire transmise uniquement par ce cher bon vieil A.D.N mais mémoire de l'acquis qui se conserve dans des champs de"forme". L'information déborde la cellule de l'être humain, et peut-être s'étend-elle à tout l'univers !

Nous remarquons une nouvelle fois qu'il sera injuste de n’accepter la théorie darwinienne de l'évolution, ni même de ne croire qu'en cette nouvelle théorie de Sheldrapke. Celle de Lamarck, "l'évolutionnisme" retrouve notamment sa valeur grâce à celle de sheldrapke. Ainsi une nouvelle théorie ne fait que transcender une théorie plus simple, plus" primitive".

Revenons à Norman Spinrad : "La SF quand elle est de haute tenue, transcende toute autre grande littérature. La SF a le pouvoir non seulement de décrire des réalités existantes, d'imaginer des réalités non existantes mais bien de créer des réalités. Elle s'étend au-delà du domaine littéraire pour entrer dans l'univers réel. Que l'on considère provisoirement la SF moins comme une branche de la réalité que comme un état d'esprit, une philosophie de la nature du réel, une série d'angles de vues sur l'univers."

 

E space-temps dickiens et autres

 

Chez Dick, les mondes sont individualisés à l'extrême, le temps dans une conception discontinue présente des instants qui constituent la seule réalité. Pas de schéma de succession linéaire. Le monde est ce qu'il est à l'instant où il apparaît ; aussi chez Dick le monde spatio-temporel offre toutes les possibilités. Le réel est illusion dans le sens où il y a référence à telle ou telle vision partielle et finie. Plaçant la perception au premier plan, le monde pensé n'est que le pâle reflet du monde intuitivement conçu ou perçu. Aussi les divergences d'opinion sur la réalité du monde semblent s'effacer devant cette réalité globaliste de P.K Dick. L'espace est bien illusoire mais en tant que schéma synthétique qui ne correspondrait qu'à un seul espace à l'image du monde grec où le dit espace infini ne se concevait que par des espaces finis mi-bout à bout. Il y a chez Dick, refus d'une part de la seule réalité spatio-temporelle, ce qui est admis actuellement par physiciens relativistes et quantiques. Ainsi la réalité est multiple mais aussi inachevée. Il n'y a pas un monde de mondes mais une infinité de mondes de mondes. L’espace est infini dans sa structure et aussi en tant que compréhension. Une infinité d'espaces, pourrait-on dire, objectifs et une infinité d'espaces subjectifs pour chaque espace perçu. Aucune réalité phénoménale n'est complète. La physique quantique ou relativiste perd du terrain par rapport à une pensée comme celle de Dick qui désespéramment tente de récolter les morceaux, où tout est constamment soumis à des flux (occurrences spatio-temporelles).

On est bien loin du monde euclidien, du monde relativiste et le désir d'Einstein de trouver un seul temps et d'unifier quantique et relativité (Car pour Einstein, malgré la pluralité des temps, il ne fait aucun doute que le monde est déterminé et qu'il existe un absolu en soi... Dieu ne joue pas aux dés ! ).

Rien selon lui ne se crée à partir de rien, même la mécanique quantique est soumise à des « variables cachées » qui détruisent l'indéterminisme de la relation d'Heisenberg. Pour en revenir à Dick, ne dit-il pas lui-même : « Je suis un relativiste intégral car pour moi la réponse à la question : Est-ce que la cuisine chinoise est bonne ou mauvaise ? Est sémantiquement dépourvu de sens. Maintenant c'est là votre opinion. Si votre opinion est que cette opinion est fausse, il se peut que vous ayez raison, auquel cas je serais volontiers d'accord avec vous"

Pour anecdote, Dick soutenait que ce qui n'est pas perçu est en soi simplement virtuel. Le Japon n'existe que lorsqu'il devient un monde non simplement rêvé mais aussi transformable. Il continue d'exister dans d'autres mondes relativement à d'autres observateurs. Et là je me pose la question de savoir si Dick s'est inspiré d'une pensée d'un Everett, Whitehead où même d'Espagnat) qui disent exactement les mêmes choses à savoir que seul le perçu est réel. Ce qui ne l'est pas est simplement virtuel. La pensée de Dick est non seulement déstabilisatrice, elle se veut holistique à la façon des physiciens idéalistes qui prônent le primat de la conscience sur la création des événements, holistique car bien que Dick rejette toute réalité absolue, il ne cesse de chercher une réalité non fragmentaire et c'est à travers ces visions où l'espace et le temps se chamaillent qu'il construit une réalité qui est la sienne et qui se veut représentative de la réalité ultime. Tout comme Leibniz qui considère le monde comme constitué d'une infinité de monades qui reflètent chacune le tout, Dick se heurte malgré tout au flux de mondes engendrés par ces autres consciences-monades et ses récits sont le plus souvent empreints de l’angoisse de ne pas appartenir à un seul monde, clos et déterminé. Aussi le personnage dickien devient la proie d'une réalité voilée et donc incertaine où s'entrecroisent tous les flux, tous les espaces sans possibilité de fixation aucune.

Cette vision dickienne du réel présent uniquement dans l'instant perçu immédiatement se rapproche par certains cotés de celle du physicien David Böhm qui conçoit la réalité comme une oscillation perpétuelle entre l'ordre générateur et l'ordre de succession. D.Bohm parle de réalité implicite et explicite, voilée et dévoilée.

Dick à l'entrecroisée des réalités a sans doute mis le doigt sur une réalité plus profonde, celle qui consiste à considérer le temps et l'espace comme incomplets en soi, fragmentés et dépendants de l'observateur en ce qui concerne leur individualisation.

Ainsi du plan euclidien, nous sommes passés à l'espace courbé ave la relativité d'Einstein mais en conservant le déterminisme matérialiste. De l'espace à trois dimensions, nous avons introduit le temps comme quatrième dimension et bon nombre de physiciens pensent aujourd'hui que l'espace est de dimension infinie. L’espace et tous les espaces ! Il y a donc multiplicité des mondes, ( Mécanique quantique) et multiplicité des dimensions de l'espace !

En plaçant l'observateur comme générateur de réalités, (l'homme et sa conscience comme créateurs de mondes réel), mondes ayant une indépendance propre bien que soumis à un flux indivis pour reprendre les termes du physicien D Böhm.

L’espace et le temps encore linéaires, hier chez Newton, à priori chez Kant acquièrent une dimension supérieure et c'est là toute la force de l'écrivain de SF que de créer de nouvelles réalités pour démontrer la faiblesse de croire en un seul monde bien individualisé. L'écrivain dit de science fiction, Ballard entre autres, distance les théories en se plaçant toujours extérieur au monde qu'il imagine. Le cas est extrême chez K Dick (Il y a continuité entre la création dickienne et les événements qui se trament au fil de ses récits). Dick est omniprésent. La boucle spatio-temporelle se referme sur l'écrivain qui fait alors partie intégrante du roman. Les personnages deviennent réels puisqu'ils définissent une pensée de l'écrivain. Il n’y plus réellement scission entre le monde du livre et celui de l'écrivain ou on assiste à une fusion entre création et révélation. Ecrire, pour Dick, c'est plus qu'inventer, c'est plus que de révéler une réalité préexistante, c'est plus que de créer une réalité prédéterminée, c'est rompre avec la continuité de l'espace-temps dans lequel il se situe pour y faire naître une nouvelle continuité. C'est créer un monde qui n'est que son propre monde, indépendant de tous les autres mondes virtuels que jouent les autres consciences.

Dick ressemble au physicien, qui ouvrant la boite où le chat est enfermé influence consciemment ou inconsciemment une des deux actualisations " "chat mort», "chat vivant". Mais à la différence du même physicien qui ne fait que de constater et ensuite tirer une hypothèse parmi une infinité d'hypothèses plausibles, dont l'une consiste à postuler que toutes sont possibles, Dick s'intègre à part entière dans ce paysage de possibles. Sa vie comme son œuvre ne sont des réalités que dans le monde du lecteur.

Par le jeu de l'écriture, Dick tente de dénoncer la discontinuité, la fragmentation, et ainsi de la dévoiler afin d'entrevoir le sens profond et retrouver ainsi cette continuité qui lui échappe inexorablement tout comme D. Böhm, conscient de l'incertitude qui plane au sujet de l'espace et du temps et dont l'un des derniers livres " Plénitude de l'univers" introduit la notion de holomouvement, de vision fragmentée d'une réalité qui apparaît voilée. Böhm pense que l'univers est présent en chacun de ses points comme l'hologramme en chacune de ses parties. Il s'agit donc bien d'une vision holistique du monde qui tire sa puissance de la non-séparabilité de l'espace. ( Exp. E-P-R)

Chez Ballard, l'espace est pictural, l'espace est le lieu de tous les possibles. Géométrie ou géométrie plurielles, le temps se fige comme une image que l'on peut tourner dans tous les sens. Ballard procède d'une manière différente de celle de K Dick. Tous deux remettent en question la réalité mais chez Dick, les glissements de temps se font de manière discontinue alors que chez Ballard, on assiste à des tableaux qui se dévoilent et qui constituent une trame sans cohérence, des tableaux qui se suffisent à eux-mêmes.

L’entropie chez Ballard est en son plus bas niveau. La cristallisation est frappante. "Vermillion Sand" avec ses statues qui chantent, ses fleurs musicales. Photographie du monde, l'instant devient éternité et le contraste entre continu et discontinu est étonnant. Mais nous ne pouvons ici invoquer les sciences physiques. Tout est mouvance et tout se fige dans la conscience, il n’y pas de réalité ultime. L'angle de perception nous montre des mondes différents. La multiplicité quantitative est semblable à celle qu'obtiendrait un observateur qui prendrait des clichés en étant à la fois immobile et omniprésent. L’espace est donc principalement multiple mais à l'intérieur d'un espace perçu dans l'instant. Pour tenter un parallélisme avec la physique quantique, on peut dire que la pensée de Ballard est transcendance du continu et du discontinu, (ni onde, ni particule) ni entropie, ni néguentropie, mais un subtil mélange de ces extrêmes. Dans "Sécheresse" le facteur humain est le facteur entropique qui s'oppose à cette sécheresse symbolisant la lente fossilisation du temps, l'éternité.

 

De même, dans "La forêt de cristal" le froid facteur d'équilibre maximum en thermodynamique recouvre la planète telle une photographie picturale. Bien sûr Ballard, riche de toute une imagination féconde, n'a nul besoin de s'inspirer des dernières théories physiques et l'on peut dire que son œuvre n'a pas à envier l'inimaginable batterie de conceptions du monde que prône la nouvelle physique. Sa mythologie nous invite à penser que chez lui ou chez Dick entre autres, le parallèle entre la physique et l'imagination science-fictionnelle repose sur une remise en cause de toute unicité paralysante, de toute linéarité, de toute croyance en un quelconque système fini. La pensée qui pousse le physicien à imaginer le temps relatif est semblable à celle qui laisse à penser que dans un univers parallèle la seconde guerre mondiale a été gagné par les forces nazies.

 

 

U nivers des possibles.

 

Nous avons vu qu'en physique quantique notamment ainsi qu'en relativité restreinte, la vision unitaire du monde est définitivement contrariée. La multiplicité des mondes est une hypothèse aussi valable que celle qui consiste à penser que la conscience humaine ou autre est créatrice en partie de la réalité. Entre matérialistes quantiques et idéalistes, la guerre est dure. Le paradoxe du chat de Schrödinger interprétée de deux façons différentes aboutit à deux visions radicalement différentes du monde. L'une instaure la liberté de l'esprit ( la conscience est originelle, créatrice du temps et de l'espace) et l'autre réintroduit le déterminisme à un degré supérieur (les mondes se divisent inexorablement à chaque instant sans possibilité de choix ). En SF, ce sont surtout les substrats dickiens qui étayent cette hypothèse de réalités multiples tissées par la conscience de l'individu. Idéalisme total et refus de quelque unicité quelle qu'elle soit. Chaque monde est conçu originellement par une pensée et les mondes s'imbriquent les uns aux autres d'une façon apparemment aléatoire mais dont le sens échappe au commun des mortels.

Pour le philosophe Leibniz, sa conception originale d’une « harmonie préétablie » prévoyait un rapport entre chaque monade, point indivisible et non matériel. Chez Dick cette harmonie est toujours en un premier temps rompu. L'individu découvre d'autres réalités parallèles qui brisent sa propre continuité temporelle. La schizophrénie guette le penseur dont la conscience s'ouvre à toutes ces réalités réelles et virtuelles...

Dick, sans doute influencé par les théories physiques de l'époque tisse des "aberrations" qui n'en sont pas vraiment. Dick, en un sens prophète, dénonce la trop simple linéarité du monde.

L’hypothèse d'une réalité multiple n'est pas nouvelle mais Dick ou Zelazny, Brown, avec son roman, "l’univers en folie", etc., la côtoient à travers es situations quotidiennes.. Quand Dick parlait de ces mondes dans lesquels il vivait ce qu'il avait écrit, il s'incluait dans un univers où sa pensée créatrice, presciente se situait soit à l'origine de futurs possibles excisant la réalité des mondes virtuels en une apparente continuité. Le monde de Dick inclut Dick lui-même. D'où le cercle vicieux qui pousse cet écrivain à n'être ni acteur, ni spectateur et qui fait de lui un auteur à part. Selon lui la réalité se tisse à chaque instant, nous l'avons vu. Nous rejoignons les conceptions indéterministes du monde microcosmique et le fameux principe d'Heisenberg. Ce monde où tout apparaît selon l'angle de perception, définissant ainsi une réalité propre à chaque observateur. Il n’y a pas chez Dick uniquement prescience des personnages de ses romans mais pouvoir de leur pensée. C'est elle qui selon les postulats de la MQ matérialiste postule qu'à chaque instant un des mondes possibles s'actualise, un des monde-solution de l'équation de Schrödinger.

Chez Dick, le penseur reste branché sur toutes les lignes temporelles parallèles et son choix devient alors impossible. On voit donc Dick osciller entre la pensée d'un physicien idéaliste qui croit au pouvoir de la conscience et celui d'un matérialiste qui malgré l'infinité des solutions possibles de l'équation de Schrödinger ne donne à l'homme aucun pouvoir de décision sur le futur le considérant plutôt comme un pantin cosmique Donc chez Dick la multiplicité des mondes semblent nier toute possibilité de continuité vitale. il y a bien omniprésence, vision plus globale de la réalité, mais cette vision altère la réalité commune et le monde de Dick est semblable à un labyrinthe de dimensions cosmiques sans réelle issue.

En fait il est vrai que nous ne sommes conscients que d'un seul espace-temps et que nous n'évoluons que sur une ligne temporelle, linéaire avec un sens précis, passé/présent/futur, alors que dans la pensée d'un philosophe comme Leibniz, il y a actualisation d'un monde possible parmi une infinité de mondes. En SF, on ressent surtout l'incroyable réalité de tous les mondes possibles. il n’y a pas grande différence entre virtualité et réalité. Et comme en physique quantique, une multiplicité de mondes réels est bien envisagée que ce soit dans l'idéalisme ou le matérialisme quantique.

En, science fiction, la limite entre le monde virtuel et actuel est toujours incertaine. Dans " la fontaine pétrifiante" de Christopher Priest, aucun des deux mondes décrits n'est privilégié. Le monde du rêve est aussi bien celui du réel. Impossible de distinguer et dissocier ces deux réalités qui se tissent lentement l'une à partir de l'autre. Plus rien n'est alors virtuel ni réel mis à part le livre qu'on croit tenir entre les mains.

Avec "le Don", Priest réalise un nouveau tour de force, les fantômes existent, virtuels, invisibles mais cette virtualité est supérieure à la réalité quelle inclut. Le personnage principal de ce beau roman, en quête de retrouver sa mémoire, est lui-même pour une part un fantôme puisqu'il possède le Don, l'invisibilité mais cette faculté reste pratiquement latente, voilée. On a le sentiment que Priest est parti d'une conception du monde où le réel ( ce qui est immédiatement perçu ) est une production du virtuel. Ce qui est aujourd'hui lune des principales conclusions de la physique moderne.

En fait, dans le Don, chaque personne possède le pouvoir de devenir invisible, mais qui aurait pu prévoir que cette invisibilité n’est pas l’envers du monde visible, mais se situe au-delà, en deçà de ce monde et quelle permet d’accéder à un monde plus réel, dévoilé en quelque sorte. Ainsi on découvre avec ce livre une vision, disons plus globale, celle d’un monde qui sous-tend celui où nous vivons. Le nôtre semble alors insignifiant, et bien qu'il nous paraisse être le seul monde réel, ne représente que la manifestation d'un monde involué (pour reprendre les termes du physicien D. Bohm.).

Aussi, avec ce roman, qui pourrait n'être qu'une banale histoire de fantômes, c'est toute la perception du monde qui est remise en question, le fantastique s'inclut alors dans la SF grâce à un remaniement astucieux ; le fantôme n'est plus le produit du perçu mais bien l'inverse.

Du monde spinoziste, déterminé, puis einsteinien qui prône la multiplicité du temps et de l'espace, nous sommes passés avec la MQ à l'incroyable possibilité de coexistences de mondes non seulement virtuels mais réels. Parallèlement, toutes sortes d'aberrations ont nourri les romans de SF, d'aberrations ou de paradoxes qui dans une autre logique trouvent leur bien fondé, et c'est le dernier point dont je vais parler à présent.

c onclusions

 

Il est difficile d'exprimer dans un langage qui est d'abord spatial et temporel une réalité qui crée l'espace et le temps autrement dit qui les fonde en y participant du même coup. Quand on veut remonter le temps jusqu'à la source de l'univers, on se retrouve confronté à une contre révélation où la sphère de causalité se rétrécit de plus en plus jusqu'à l'instant critique de 10- 43 s, le fameux temps de Planck où la" sphère de causalité est inférieure à la sphère d'imprécision de localisation( ce qui implique qu'un morceau de matière peut se retrouver en un lieu avec lequel il lui est impossible de communiquer.)

Les physiciens aujourd'hui encore incapables d'unifier la Relativité d'Einstein (générale) et la MQ masquent leur ignorance en décidant qu'à l'instant l'univers "naît".

Aujourd'hui, le formalisme quantique, que ce soit l'ordre impliqué de D. Bohm, la non-séparabilité de B.d'Espagnat, la totalité de Bohr, représente l'advenue de la conscience dans une fondation de l'espace-temps grâce auquel nous sommes capables de pouvoir l'appréhender. B Hoffmann, suggère qu'au fond ce ne sont pas l'espace et le temps qui sont les éléments de base ( comme dans la pensée de Kant) mais les particules de matière ou d'énergie elles-mêmes. Les particules fondamentales n'existent pas dans l'espace et le temps, c'est l'inverse. Une particule individuelle ne se trouve pas simultanément en deux endroits. Elle est nulle part ! Les physiciens actuels sont obligés d'employer une autre logique, un autre langage, différent du langage aristotélicien. Comment réfléchir les particules élémentaires ?

Heisenberg y voyait le dépassement du principe du tiers exclu. Particule et non-particule etc. Ainsi la logique classique serait un a priori de la logique quantique tout comme la physique classique est un a priori de la physique quantique. On voit à quel point les physiciens actuels sont confrontés à cet univers de possibles et donc à une transgression de tout concept, de tout absolu, autant au niveau sémantique qu'au niveau conceptuel. Rien n'est plus flou que l'approche de ce monde quantique. Et les théories parallèlement sont de plus en plus diverses et divergentes. la présence de l'imaginaire dans la conception physique du monde est donc primordiale, comme en SF. Partout on cherche à transcender la connaissance, nous l'avons vu mais ce qui lie ces deux domaines, c'est la formidable profusion des possibles qui les caractérise.

Aussi est-il normal et attendu que l'écrivain de SF s'il vaut suivre la complexité du monde physique doit en un sens devenir physicien puisque les physiciens eux-mêmes ne cessent de dégager des possibles. Mais il doit être de surcroît, comme il se doit, en tant que bon romancier de SF, être provocateur et donc construire des mondes sur des mondes déjà acceptées par la pensée. C 'est une des raisons qui font qu'il préfère construire ses propres mondes sans trop se soucier des connaissances trop exiguës et surtout très aléatoires (comme celle qu’impliquent la MQ). Le physicien "observe" mais il sait qu'il observe une réalité "voilée" qui ne cesse de fuir. Entre l'onde, le corpuscule, la réalité échappe à l'observateur qui possède un rôle important dans cette non-détermination (Rôle de la conscience sur le phénomène, donc sur la réalité, ou aucun rôle du tout (dans l'extrapolation de Wheeler, matérialisme quantique !).!

Le physicien actuel, répétons le, reste confronté non seulement à un mystère qu'il tente d'élucider mais à une non-issue qu'il doit contourner par son imagination et en ce sens le physicien, s'il tente comme tout autre scientifique de se rapprocher asymptotiquement d'une réalité fuyante rejoint en ce sens l'écrivain de SF et, bien que ses théories soient vouées pour la plupart à rester dans l'oubli au profit d'une réalité plus"commune", il joue à l'apprenti sorcier avec la matière ( Si on peut encore parler de matière). Confondu sans relâche, il oscille perpétuellement entre toutes sortes de visions idéalistes, devient taoïste, mystique. En rejetant la trop simple notion d'un seul monde de surcroît déterministe, d'un temps absolu, linéaire et irréversible est poussé à concevoir toute une batterie de conceptions diverses et qu'il doit ainsi rejeter une logique qui ne suit plus la route. Le principe du tiers exclu est transgressé

A est A

A est A et non A

A est ni A, ni non A

cela donne par exemple :

A est particule

A est londe et particule

A est ni onde ni particule.

 

En ce qui concerne la science-fiction nous avons vu, comme le pense N Spinrad, qu'il faut étayer chaque création littéraire, chaque invention par une loi qu'on aura transgressée ou simplement extrapolée mais d'une manière vraisemblable. Si on se veut plus proche de la physique, il ne faudrait plus parler de vitesses supérieures à C mais considérer comme les physiciens actuels que l'espace et le monde sont totalement abstraits et dé pourvu de "réalité" en dehors de la conscience. Aussi dans l'état actuel des sciences physiques, il est indéniable que pour leur être le plus fidèle, on doit penser en un premier temps comme elles, c'est à dire penser le monde non plus comme une grande machine mais comme une grande pensée.

La SF évolue avec la physique et c'est une erreur de croire, il me semble, qu'il y a de moins bon moins livres de hard science parce que les écrivains manquent d'imagination. En fait ils se retrouvent confrontés à une limite, un grand trou noir qui vient du fait qu'ils ont déjà "épuisé" la plupart des vieux concepts scientifiques. Comme le soutient Claude Ecken dans son article sur SF et Science dans NLM : "la complexité des sciences et la lenteur apparente des découvertes scientifiques représenterait un des facteurs de raréfaction. Je crois qu'en SF, si l'on ne veut pas faire du fantastique ou refaire du Jules Vernes en prenant pour thème les trous noirs, il faut repenser le monde et jouer avec les concepts nouveaux et frais qui, bien que d'un certain côté font rappeler les concepts philosophiques (Leibniz, taoïsme) sont néanmoins riches à exploiter.

La SF n'a en soi, rien de réellement scientifique puisqu'elle ne fait qu'utiliser des matériaux scientifiques. Elle est avant tout poésie, extrapolation, reflet de notre monde dans d'autres miroirs déformants. Elle est aussi négation des principes scientifiques qu'elle utilise en apparence. Son réel intérêt est peut-être de poser des plans, des constructions plausibles afin d'y inclure le facteur humain et comme dans le roman de Silverberg,"l'homme dans le labyrinthe" de jouer à cache-cache, au chat et à la souris, mais en y laissant toujours un facteur d'incertitude : qui est réellement le chat, la souris ?

 

Toujours est-il que malgré des divergences, en SF et en mécanique quantique, les mondes créés à partir de l'imaginaire semblent en parfaite synchronicité. Comme Newton inventant le calcul infinitésimal en même temps que Leibniz, peut-on penser qu'il existe une réalité qui transcende les substrats physiques ou de Science-Fiction, et que, dans le monde imaginal, tel un bouillon quantique, surgissent de temps à autre des réalités archétypales. Ainsi l'écrivain ne ferait que de transcrire ces réalités et le physicien ce savoir universel. Dick lui-même n'aurait fait que de matérialiser un monde virtuel, aurait mis le doigt sur une vérité, à savoir qu'entre la croyance d'un monde créé par l'esprit et celle de mondes divergents incluant des résidus de chaque conscience réalisant ainsi un entrelacs indicible, il n’y a pas de réelle scission entre ces deux visions ; toute croyance est là pour être transcendé.

En cela l'écrivain de SF se situe toujours non pas en aparté mais bien en avance sur ses contemporains pour le plaisir de ses lecteurs et fans...

 

Références :