Daniel Leduc

 

Dans la labyrinthe des mots
le sens part en tous sens
pour suivre ses échos.

Le Chant du verbe.


Dans la poésie de Daniel Leduc sont les mots, mais ces mots ne sont jamais des signifiés à part entière. Nous allons voir que la profusion de ces mots, - terre, ciel, vent, arbre, oiseau, pierre, sont autant de chemins qui irradient à partir de l’homme, autant de points de vue sur une relation homme au cosmos et de l’homme à l’homme.

Ici, le chant poétique ne s’élabore jamais autour d’un concept précis, mais se chant se crée, se construit à mesure que les choses s’inscrivent dans une relation mutuelle. Ici commence la poésie de Daniel, le refus de conceptualiser ce qui est, et de laisser l’aventure, l’expérience intérieure construire son réel. Ce qui relie les choses dans leur apparente discontinuité, c’est peut-être le langage, ou l’amour, l’acte poétique qui construit l’homme, et ouvre le monde. Mais ce monde, le monde de Daniel Leduc, n’est jamais un tout achevé, comme l’entendaient les Grecs, il suppose l’essentiel, qui comme le disent les mots du poème est silence, recueillement. Car la parole est le lien qui unit et désunit, elle crée autant qu’elle révèle. Pas de monde, sans le regard et le verbe, mais pas de verbe sans le lien en miroir qui s’établit en le poète et l’univers. Aussi, toutes choses communiquent-elles entre elles par ce lien qu’instaure la parole poétique. Et le flux poétique redouble le flux du réel et vient alimenter par-là même l’intuition d’être spectateur autant qu’acteur.

L’homme est un centre à partir duquel se concentre et irradie ce qui est. Mais l’être n’est pas sans la parole qui le révèle, et dans cette parole qui tente de dire l’être, le poète devient, il est en chemin, il est chemin, lui-même mystère à dire, incertain et, comme oscillant dans l’oscillation du monde.
Je veux croire que l’homme tremble, autant que le flux du reflet, avoue le poète et l’amour sera le ralliement dans la discontinuité des choses.

Autant reconnaître que le réel n’existe pas tant qu’il n’est pas dit et qu’il ne peut être dit que par un acte qui relie, qui lie, un acte qui pour Daniel Leduc est amour. Autant reconnaître que les mots sont des choses que les choses sont des mots mais que le logos, qui dans la définition antique désignait l’ordre des choses, la raison qui anime toutes les parties de l’univers, n’est jamais dit, reste toujours à déchiffré et que le lien qui existe entre l’homme et ce logos demeure cheminement, quête, inscrivant l’homme dans l’interrogation et la question, qui inévitablement appellent à la méditation et au silence.

Tu n’es pas le chemin
mais la marche qui t’enseigne

L’homme de Daniel Leduc n’est donc pas un néant entre deux infinis, car s’il est rien, il est ce rien qui oscille, ce rien par lequel le monde peut advenir, il est ce tremblement par lequel le monde acquiert un sens, une réalité qui demande pourtant à être questionnée, et qui bien qu’un fragile instant en résonance avec la conscience intérieure du poète, possède sa propre oscillation, car le rien qu’intuitionne le poète est à la fois dans le silence de la parole mais dans la parole elle-même, dans le vide qui sous-tend la parole et qui demeure résiduelle, une fois la parole prononcée.

Le silence ne peut qu’offrir l’étincelle de lumière qu’il porte en lui, au revers de son propre néant. Autrement dit, la parole poétique ne fige pas le monde. Elle crée, lui donne souffle et vie, sans jamais la fossiliser, la cristalliser dans une vision qui ne serait plus propice à l’étonnement. Entre le monde des choses et le monde intérieur du poète, il y a oscillation, frémissement, et donc un lien une continuité possible. Mais la continuité n’est qu’éphémère et toujours à réinventer. C’est ainsi que l’acte poétique devient partage. Le poème comme le dit Daniel Leduc, est le lieu du partage. Le poète donne ses phrases à ceux qui ont le regard pour les prolonger, afin que le jour devienne nuit et que la nuit devienne jour.

Le partage est don, et ce don éclaire la fragile continuité entre les choses, révèle un sens parmi l’infinité des sens possibles. Aussi s’il y a partage entre le regard et la chose, c’est que la chose regardée, existante par le regard du poète devient elle-même regard, et sa lumière offrande, ouverture.
Qui de l’esquisse ou de l’ombre est la plus tremblante, la plus (in) achevée ?
J’observe le miroir qui observe mon reflet, nous dit le poète.

Le monde et l’acte poétique se révèlent mutuellement par le partage qui s’établit entre eux, sans qu’aucun ne soit à l’origine de la fragile alchimie qui s’y opère. C’est donc l’univers entier qui est d’essence poétique, lieu où oscillent toute chose, et le poète, dans ce frémissement, cette oscillation du tout, médium et créateur, devient l’écho vivant de la parole poétique en gestation en chaque chose, en chaque regard, elle-même écho de son miroir humain. Ainsi le dialogue se crée mais jamais ne s’essouffle, le verbe dit le Logos qui dit l’homme, qui dit le rapport entre ce qui est et ce qui n’est plus ou ce qui adviendra. L’essence poétique est, excusez moi du terme - quantique, elle n’est déterminée par aucune origine quelconque et le monde vibre, chante parfois, résonne dans ce grand corps muet qui n’en finit pas de recommencer de naître à chaque instant.

Le poète ici interroge donc le monde mais son interrogation, son questionnement porte tout autant sur la notion même de monde. Le poème est quête existentielle, sentiment profond de ne pouvoir saisir les choses car elles ne s’inscrivent dans aucune vision qui les saisirait dans leur « être intime ». Tout est mouvement, tout est fuite, écoulement, et le regard lui-même ne peut se saisir, se ré-fléchir …
Tu peux t’approcher du miroir,/ rien n’y paraîtra authentique / tant que le soleil ne sera pas l’ombre/ ni l’ombre le soleil/ Ton visage a l’épaisseur/ du sentiment de fuite / du voyage vers la mémoire/ qui retient les mots de sable./ Tu crois saisir l’instant/ Dans tes propres regards ; /mais le reflet qui songe/ a plus /de vérité/ que le vrai qui s’abîme.

Mais si tout est dualité, mise en abîme, la poésie de Daniel Leduc comme je l’ai dit ci-dessus, inscrit l’homme dans une relation tout à fait privilégiée au cosmos__ à ce qui est et advient. L’oiseau est l’écrit, l’écriture est la feuille, l’arbre relie le bas et le haut, et dans cette profusion d’images, de correspondances, le monde tout entier devient message_ aussi bien à écrire qu’à déchiffrer…
Chaque souffle d’arbre, chaque effleurement de pierre construit l’homme dans sa fragile éternité (Le livre des tempêtes.)
Les correspondances sont infinies et nous lisons encore dans le même ouvrage :
Que ton corps soit le vent /qui s’offre au crépuscule ; /que l’oiseau t’appelle/ En sa demeure ; /que les couleurs du monde/ Se transfigurent /en toi

Les éléments semblent présents pour être dits, écrits, mais la relation qui les lit ouvre à d’autres mystères qu’il faut déchiffrer à nouveau. L’oiseau, pour ne citer que lui__ est messager, mais il n’est pas sans le vent qui n’est pas sans l’arbre qui n’est pas sans la feuille.

Le vent s’appuie contre l’arbre. L’oiseau devient la pluie, qui se brise contre l’arbre. Le temps est un éclair, et la foudre habite en l’arbre ; en l’obscur dénuement de nous-mêmes. (L’homme séculaire)

Nommer l’oiseau, c’est se trouver prisonnier d’un mouvement et balancé par ce même mouvement dans un lieu où la parole doit s’inscrire comme nouveau regard. Finalement Il n’y a de lieu, où pourrait être dit le monde. Car il n’y a de lieu en soi et mieux, de monde en soi sans l’acte qui crée autant qu’il dévoile. Le lieu est double, miroir lui-même et image d’un autre lieu, l’espace comme la coexistence des choses et non pas étendue figée, le temps à réinventer par la mémoire qui fige - et le mouvement qui ne cesse dans, la poésie de Daniel Leduc d’être au cœur du dans le sens cette fois-ci de parole, du Verbe.

Dans le ventre des arbres, l’univers se réinvente

Dimension presque cosmique de la poésie, qui ne se cantonne pas uniquement à nommer, à décrire, mais qui devient le lieu, l’entrecroisement des regards, de l’instant qui retient ce qui ne peut être retenu dans sa nudité totale. Seule la mémoire est ce lien, cette mémoire de l’univers qui ne trouve de réalité que dans celui qui la pense
Pas d’issue possible, homme déchiré, homme qui ne cesse de se dédoubler, recueille des parcelles de vérité, des fragments de réalité fuyantes, invente son passé, en projetant son être dans un futur improbable.
Nous savons bien que le passé est ruisseau de l’avenir, coulant dans l’immobile.
Ou encore :
Ce qui nous suit flotte entre deux eaux, ainsi qu’une sagesse inaccessible.

Et le poète, à l’entrecroisement de ces insaisissables que sont le temps, l’espace, les choses, le moi, l’être en soi et ses apparences trompeuses, le poète dans son humilité et sa patience presque infinies, au terme de ce constat ne peut que ressentir cette autre émotion indéfinissable, souffrance mêlée à l’éclair de l’espoir, ce rien qui oscille d’un ersatz de lumière, et qui lui fait avouer :

Je n’aurai connu de la terre que ce toucher impalpable/ Qui laisse entre les doigts/ Comme un rien de poussière (Territoire du poème)

Lucidité extrême, qui montre à quel point la quête poétique est comme une marche ininterrompue en direction d’une certaine lumière, d’une aube incertaine, et le cheminement poétique l’essence même de ce qui ne peut être dit. Extrême lucidité, le poète se sait par avance condamné à errer, nomade, apatride, frère de toute chose, car frère de la fugacité d’un certain réel que son œil découpe, - conscient néanmoins que la relation avec le tout dans lequel il s’inscrit et par lequel il devient, dans lequel il prend racine mais qui demeure indéfinissable (à l'encontre de la pensée platonicienne ou celle de Parménide,) plus proche en cela d’Héraclite ou des sceptiques,) que cette relation ne peut se révéler que par éclair… L’acceptation de sa finitude, au cœur d’une nuit qui le cerne de tout part, de l’appartenance à un monde sensible et non plus intelligible, d’une évanescence qui tend vers le rien, est paradoxalement ce qui l’arrache à soi, à ce même rien, pour le conduire vers un « ailleurs ». Dès lors parce l’émotion provient d’un frémissement, d’un tremblement infime qui ébranle l’être dans ses croyances, fussent-elles celle d’un monde ou le sacré est absent, cette émotion, cet arrachement, est exil et reconnaissance de l'altérité du Tout, et l’émotion devient joie, joie fragile, indicible, joie éclair, lumière, qui ouvre le chemin, la terre à labourer patiemment… Et comme l’écrit le poète :

Ta vie se cercle de ces courbes qui réfléchissent/ l’eau des miroirs/ n’affirmant rien, tu peux renaître, /Les éclipses, les équinoxes, / Adrets, ubacs, et autres voltiges, /ce sont les oiseaux de tes îles, / la marche est ton amie dansante/ Plurielles ainsi vont les souffrances/ Singulière est la joie qui t’enfante.

Une fois encore, reconnaissance de cette fragilité presque excessive de l’être, du poète, de sa souffrance plurielle, mais qui le place, à l’horizon, et qui, étonnamment devient regard, devient pensée, partage de la pensée et pensée du partage, et je dirais aussi éternité. Car la vie dans son illusoire, dans dimension tragique, et le monde dans son inaccessibilité peuvent être pensé, ou plutôt chantés. Le poète demeure après tant de constats, comme l’enfant qui balbutie mais qui apprend à parler. Le poète demeure le chemin et la marche, il n’en finit pas de commencer et de progresser dans ce qui l’étonne, Daniel dirait : « dans ce qui l’enfante ». Et cette impossibilité de com-prendre le monde, de le prendre en soi, contre soi, de fusionner avec lui, d’entrer en symbiose, constitue au contraire comme le disait René Char avec tant de justesse : L’amour mais un amour comme désir demeuré désir.

Si les choses du monde ne sont qu’éphémères, et n’existent pas en soi, si elles n’entrent dans aucune catégorie qui les définirait une fois pour toutes, si la pensée elle-même ne peut expliquer la pensée, (à l’image de la physique contemporaine, pour laquelle les choses ne sont qu’événements) La conscience, dans son acte de les saisir, les fait ad-venir, comme autant de courbes qui naîtraient de la main invisible d’un peintre, et le poète est ce peintre qui disait Paul Klee ne reproduit pas le visible mais peint l’invisible. Aussi l’amour qui est ce lien fragile, et qui occupe une place privilégiée dans la poésie de Daniel Leduc, l’amour ne se réduit pas à la caresse des corps ou la fusion des esprits. Car corps et esprit à n’en pas douter ne sont qu’une et même seule réalité pour le poète, ainsi que forme et matière et leur alliance discrète, est source de sculptures invisibles, tracés qui n’en finissent pas de naître et mourir, dans la danse que leur imposent les amants. Ici encore, retrouve-t-on cette conception originale du monde que peint l’œil du poète, celle où l’amour trouve sa plus belle expression dans la femme.
Le corps de la femme n’est qu’un livre de courbes/ qu’il faut apprendre à suivre.

Et l’univers est femme, univers de courbes à dessiner, à redessiner. L’univers est ce grand corps muet comme l’écrivait à juste titre le philosophe Merleau Ponty (Le Visible et invisible.)Toujours cette dualité subtile dans les choses et entre les choses. La femme nous fait naître au monde et à l’univers car l’univers est femme, avoue le poète, il est le lien possible entre toutes choses.

La beauté est dans la parole du corps/ dans ce qu’il y a de frémissant au monde
Ce qui est femme dans l’univers implose dans chaque cellule, dans chaque regard.

Merveilleuse consolation… l’homme ne crée pas le monde ne lui donne sens que dans un étrange partage, celui des choses et de lui-même ; et la femme ou l’amour viennent remplir le vide et l’absence. D’autre part, si le monde n’est pas donné, il n’est pas, contrairement à une réduction phénoménologique de la philosophie un sujet constituant à part entière (en tant que conscience donatrice de sens) et finalement le monde pourrait bien exister sans l’humain. La poésie de Daniel Leduc, conscient que l’homme est au cœur des choses conteste néanmoins qu’il n’est qu’au cœur de ces mêmes choses. Il ne crée pas la réalité qui de ce fait demeure voilée et indéchiffrable. Indicible…Constat qui ne fait que redoubler l’étonnement propre à celui qui voit, dans les choses et aime au-delà de ces mêmes choses. Qui tente ainsi de transcender son immanence sans perdre de vue que la transcendance absolue n’est pas hors des choses ! L’homme est bien celui qui habite le monde, il n’en est que le dépositaire, corde sensible dans ce grand jeu de l’univers. Fascination perpétuelle, source de tout désir, et dont l’aboutissement illusoire est une danse, ou viennent jouer les mains caresses, approches, et retraits, comme se dessinent ces courbes invisibles sur le corps de la femme.
Aussi la poésie, ici se rapproche d’un certain matérialisme car il n’y a pour Daniel Leduc d’autre réalité que celle de la matière, mais celle-ci demeure énigme. Le sujet, le poète n’est pas antérieur à la matière, il n’échappe pas à la finitude des choses, à leur rugosité.

Mais d’autre part, ce matérialisme est teinté de transcendance du fait même que la matière n’est pas explicable, n’est pas analysable. Il n’y a donc pas de différence entre l’être et le connaître, car l’être ne peut se saisir, ne peut s’expliquer par la raison, comme le voudrait un matérialisme primaire. Nous l’avons vu, tout est oscillation, et en ce sens, le monde, à l’« instar » de Kant demeure un x, mais un x en perpétuel changement. Le poète, comme le soulignait Lucrèce, chante « l’infini tourbillon » turbulence première de la matière et du Logos. D’autre part, si la poésie de Daniel n’est pas matérialiste dans le sens strict du terme, elle n’en est pas autant mystique, terme galvaudé, qui équivaudrait à un refus du réel comme l’écrit Philippe Jaccottet, évasion hors du monde. Et comme Jaccottet, la poésie ici est donation de lumière, mais d’une lumière qui nous est antérieure, que nous n’avons pas constituée. Pour Daniel, la poésie, est caresse, effleurement, ce qui démarque bien la position de ce poète qui ne fait qu’effleurer les choses, conscient qu’il ne peut les pénétrer et que l’amour n’est qu’un jeu de caresses, de courbes, de dessins qui donnent à voir, qui donnent à être ; Donation amour partage, autant de termes qui se rallient pour montrer à quel point le monde en tant qu’énigme est désir et qu’en tant que désir est caresse et en tant que caresse, effleurement et en tant qu’effleurement, impossibilité de possession, de réduction, d’analyse qui l’objectiverait et laisserait pour mort, sans la possibilité de l’habiter.
Le monde est donc femme pour le poète car il nous enveloppe dans l’acte charnel sans que nous ne puissions le posséder. Il demeure - altérité.
Amour de la femme, des choses, du monde, de l’insaisissable, En cela, la poésie de Daniel est vénération, sans être totalement matérialiste ni créatrice du monde, elle tente d’éprouver le caractère sacré d’un certain mystérium…

Je n’aurai connu de la terre/ que ce toucher impalpable/ qui laisse entre le doigts /comme un rien de poussière. (Territoire du poème)

Mais la poésie n’est pas la philosophie et celle de Daniel Leduc, si elle se voulait démonstrative ou représentative - ce qu’elle n’est absolument pas - ne ferait ressortir au bout du compte que l’inadéquation entre le mot et la chose. Pour deux raisons simples, l’une c’est que la chose est toujours contradictoire en soi, elle est d’une nature qui, comme en physique moderne est double, duelle. On ne peut donc la conceptualiser aussi facilement que le croyaient matérialistes ou réalistes de tous genres. D’autre part la vision du poète qui donne à voir, crée du sens, un sens qui n’est pas dans la chose mais qui n’est pas sans elle. Et la poésie, dans son désir de dire le Logos, dans son besoin d’ouvrir le monde va donc utiliser les mots pour tenter d’exprimer l’inexprimable. Dire l’arbre, ce n’est jamais s’en référer à son concept, le poète l’a compris, puisque le concept de l’arbre n’est qu’une généralité, un découpage dans le monde du réel, une approximation. Grâce au poète l’arbre demeure mais sa dimension s’ouvre à celles des autres choses, le lien s’établit et les correspondances plurielles se révèlent. C’est cette vision éclatée à l’infini, ce voyage du corps et de l’esprit au cœur du non-dit, qui est source d’étonnement de joie. C’est ce chemin qui nous délivre du concept, qui nous fait entendre le chant d’une totalité indivisible, mais dynamique, que Daniel Leduc ne cesse de décrire :
Je trace des ondulations sur le papier meurtri
Et le monde offre sa pulpe…

Comme Yves Bonnefoy le soulignait : « aller si près des choses impermanentes du monde que cette impermanence se découvre substance, se fasse joie, et de ce fait le poème sera la nouvelle écriture sainte. »

Si la poésie de Daniel Leduc possède une dimension spéculative indéniable, il serait erroné de la réduire à la description d’une expérience de l’homme au sein du réel. Certes la parole du poète ici mériterait plutôt le qualificatif de pensante, expression plus pertinente que celle de poésie philosophique et comme le dit très justement JC Pinson lorsqu’il analyse l’œuvre de Ph Jaccottet, il ne s’agit pas ici d’une méditation qui aurait pour finalité une spéculation sur le monde, sur le réel mais un exercice de lucidité où le poète se conscientise dans l’idée de son appartenance passagère au monde, du chemin qu’il trace dans la matière et qui le fait être, de l’inadéquation première entre l’être et le monde, inadéquation qui se mue en étincelle d’espoir car l’identité est synonyme de fermeture, de mort.
La nature se recrée sans cesse dans l’épaisseur des mains
Sur la paume nos propres intempéries tracent des signes des chemins de traverse
. Au fil tramé des jours.
Ou encore : L’univers est un corps qui exulte et désespère. Nous y sommes des grains de beauté sur une peau de violence et d’azur ; et la caresse des vents nous sème comme nous aimons la terre. Nous prononçons des mots de tempêtes qui exaltent la nuit, le silence et l’aurore. Nous vivons de secrets et secrétons l’énigme.

Et le poète demeure celui qui attend, qui scrute et qui espère, et dans son extrême lucidité, se méfie des universels, des idées éternelles, et des éternelles idées, et refuse tout dogme et tout système qui expliquerait sa présence, et la présence des choses. Il demeure au-delà d’une philosophie de la conscience, il est cette terre qui n’en finit pas d’être frappée par un océan d’incertitude. C’est pourquoi refuse-t-il tout dogme, tout système, toute croyance, tout sacré. C’est pourquoi, l’homme n’est pas en dehors du monde, un sujet constituant, il n’est même pas celui qui « ouvrirait » un certain monde déjà constitué. Il n’est pas « le berger de l’être » de Heidegger, mais demeure profondément enraciné dans les choses et dans sa propre altérité qui le fonde et le pousse à être. Toujours au-delà de lui-même sans jamais quitter ce corps, cette pesanteur, cette présence qui le retient dans la dureté et la fugacité de son questionnement. Dans l’attente… Je viendrai après avoir croisé mon propre visage/ Je viendrai dans la plénitude de l’âpre lumière / Voyage en mémoire du futur, / Hors de toute heure, j’attends.

Mais je tenais à souligner l’importance du paradoxe dans la poésie de Daniel Leduc qui, à mon sens, s’élabore essentiellement autour d’une dialectique que l’on retrouve aussi bien dans la forme que dans ce qui est dit. L’univers s’il est insaisissable l’est peut-être simplement parce que l’homme est dualité et les choses contradictoires en soi.

L’infini porte en lui la finitude et le secret de la matière. Point de vie sans mort, point d’écho sans cri.

Mais il s’agit d’une contradiction qui ne peut être dépassée, et qui nous invite à penser le cosmos comme involué dans chaque chose, chaque regard, chaque caresse du monde. C’est sans doute parce que rien ne peut se définir réellement et que tout est propice à approcher le mystère, ce mystère qui fait dire au poète : La nuit secrète les couleurs de la terre. / Dans chaque objet dorment les souvenirs du monde ; dans chaque élan se forme la voix de nos pensées.
Et si les choses ne s’appréhendent qu’en acceptant qu’elles sont contradictoires en soi, c’est aussi par cette même contradiction qu’un mouvement peut s’amorcer. C’est ainsi que l’éphémère peut en une alchimie poétique devenir durée, éternité. Ici, joue encore le paradoxe cher au poète.

L’homme et la femme existent dans la durée de l’éphémère… écrit Daniel Leduc qui continue par : ils se prolongent par le regard du temps.
Ce mouvement interne qui anime tout ce qui est, ne possède lui-même aucune fin, il ne s’achève pas dans une espèce d’eschatologie hégélienne, une fin de l’histoire, ou de l’humanité. Non, il se déroule en se spiralisant. La courbe est en fait elle-même, comme l’est la caresse, ce qui invite à la caresse, ce qui tient l’homme dans sa quête infinie de se fraterniser, j’entends, d’aimer ce rien qui à première vue, le réduisait à un simple néant. Et une fois de plus, contrairement à Hegel, la contradiction porte l’homme dans la contradiction. Le réel n’est pas simplement rationnel. Il tend à se dépasser pour créer de l’inconcevable. Acte magique Vers l’inexprimable, certes, vers ce mystérium que la raison humaine ne peut objectiver, ne peut prévoir, ne peut imaginer autrement que par l’acte magique qu’est la poésie.
Le paradoxe n’en finit pas de se nourrir de lui-même. C’est bien la lumière intérieure qui porte l’homme vers la lumière, en la pointillant tout au long de sa quête de nuits qui comme la mort poussent l’homme à se nourrir d’espoir. Le clair-obscur est aussi le clair, l’obscur, le clair et l’obscur sans être ni l’un ni l’autre. Très proche dune pensée que l’on pourrait qualifier de taoïste, Daniel Leduc écrit :
Ton amitié pour l’arbre te fait connaître la verticalité du monde /Ton regard s’envole vers le faîte / Où les nuages abritent les rigoles du ciel / Tu comprends que le sommet / vaut un abîme ; /et que le fond est une cime / où se recueille le temps.

Mouvement qui déracine l’homme et lui montre l’envers des choses, qui entraîne sa pensée vers le haut pour la ramener vers le bas tout en inversant le processus, et qui ne se cantonne pas seulement à énoncer ce caractère ambivalent de la vision, car le poète conclut par un repos, « où se repose le temps », un repos qui est tout autant celui de l’éclair éphémère qui préside à toute saisie, intuition qui nous plonge au cœur de cet instant d’éternité aussi illusoire qu’il puisse être,- éternité qui demeure tangentielle à toute réalité temporelle, éternité qui se crée par le paradoxe. Contradiction. ? Non, car cet émerveillement qui saisit le poète lorsque son esprit croit embraser la sacro-sainte vérité, ne réside que dans l’instant, mais dans cet instant se révèle un temps en dehors de tout temps, un espace en dehors de tout espace. Cet instant est celui de la conception, il est amour qui tend à être, amour dont l’impitoyable destin est d’inlassablement mourir pour naître et / ou renaître, amour qui n’est pas sans la contrainte, la contradiction, le paradoxe :
Nous deviendrons des versants identiques, des soleil enneigés
En l’autre je suis moi-même
Et la part de l’absence.

De même lorsque le poète écrit : nous mourons tous / A l’aube du soir ou le soir de l’aube / Ainsi notre vie sera-t-elle un cercle parfait.
Remarquons ici que le poète emploie ici le temps futur Ainsi notre vie sera-t-elle… voulant sans nul doute signifier par-là que le cercle parfait fut-il celui de l’Idée platonicienne, n’existe pas en soi. Et que le mouvement des choses et du monde, du désir, ne fait que d’étrangler toute fin qui serait déterminée à l’avance.
D’autre part, s’il est vrai que l’aube et la nuit se conjuguent au présent, ni l’une, ni l’autre ne sont identiques. Le paradoxe n’est pas identité des contraires, il appelle à une troisième réalité qui demeure dans chacun des contraires, et s’éternise à leur contact.
Ou bien :
Nous aimons la haine et le feu, autant que l’amour/ nous aimons le feu autant que l’eau / Nous sommes le vent et son contraire / L’autre et son différent.

« Etre ou ne pas être », vérité existentielle qui chez le poète ici, se transforme en un « être et ne pas être », voilà la véritable question du cheminement poétique de Daniel Leduc.
Flux et reflux, circulation qui nous entraîne, nous retient, pour nous porter toujours plus en avant, un peu plus loin à chaque fois, à l’image de l’océan et de son horizon inaccessible, que nous portons en nous. Paradoxal, l’homme est cette vague qui ne cesse, à la fois, onde et particule, forme et matière d’onduler et de venir un instant, étreindre le corps du monde, pour s’éteindre, mais cette mort comme l’unique possibilité d’une seconde naissance en nous, d’une seconde vague à naître.

Le corps est dans la surface et dans la profondeur du champ. Il baigne dans une solution au problème de la sensualité. Son espace est recouvert d’abîmes et de cimes, de pleins et de déliés. Il est le corps de la plénitude et du doute, du songe et de la transparence. Qui voudra le rejoindre traversera les murs de l’irréalité, puis, seuil, après seuil, franchira les portes de l’illusion, et du désir. Et du désir de l’illusion. Et de l’illusion du désir. Et tout deviendra ce qu’il doit être avant de disparaître. (Extraits de Femmes)

Je tenais aussi à montrer que la poésie de Daniel Leduc possède le lyrisme, trop souvent absent des textes poétiques qu’on dit minimalistes, mais qu’elle n’en néglige pas pour autant de montrer la finitude de l’homme, le drame existentiel du poète en chaque être humain qui ne peut se muer qu’en une quête qui est celle d’un cheminement sans fin. Le lyrisme, ici n’est pas nostalgie, il est espoir, étincelle d’espoir, à l’image de l’homme et de la femme qui ne s’épousent que pour éteindre un bref instant, leur désir demeuré désir, leur errance, terme qui revient à maintes reprises dans les mots du poète, comme l’arbre ou l’oiseau, le corps, la marche… Mais écoutons le poète qui dit si bien les choses, qui dit si bien leur non-être, leur oscillation, leur désir

Et encore: Toute marche est un désir qui s’annonce, une avancée vers le corps de l’esprit, et vers l’esprit du corps. Le pas caresse, ou frappe ; glisse sur le seuil de la terre ; sur sa peau. L’homme s’en va vers la femme ; et la femme s’en vient vers l’homme. Tous deux s’enlacent dans un mouvement de fuite, et de repère, et d’enchantement du repère. Tout existe dans l’élan et se fige dans l’atteinte.

Et de rené Char, nous retiendrons le poème suivant qui éclaire peut-être du moins je l’espère, ce que j’ai voulu traduire de l’immense profusion de mots, de mouvements qui animent le corps et l’esprit du poète et sa poésie, de ce poète donc, qui comme le dit Char est la genèse d’un être qui projette et d’un être qui retient. A l’amant il emprunte le vide, à la bien-aimée, la lumière. Ce couple formel, cette double sentinelle lui donnent pathétiquement sa voix.